La Révolte des Croates de Villefranche-de-Rouergue : Une histoire oubliée du 17 septembre 1943

La révolte des Croates à Villefranche de Rouergue

Ecoutez l’histoire en version audio:

En cette nuit du 16 au 17 septembre 1943, une histoire extraordinaire et secrète a éclaté dans une petite ville de l’Aveyron. Près de mille jeunes soldats croates et bosniaques, enrôlés de force dans une division d’élite de la SS nazie, se sont révoltés ensemble, ont tué leurs officiers allemands et se sont brièvement emparés de Villefranche-de-Rouergue. Ce qui s’est déroulé ensuite a été une tuerie sauvage qui a fait environ 120 morts. C’est une histoire vraie, poignante et presque totalement oubliée de l’Europe occidentale, qui illustre les paradoxes terribles de la Seconde Guerre mondiale et les sacrifices des jeunes gens victimes de la machine de guerre nazie.

Une Yougoslavie démembrée : le contexte géopolitique de 1941

Pour comprendre pourquoi des Croates et des Bosniaques se retrouvaient à Villefranche-de-Rouergue en 1943, il faut remonter à avril 1941. À cette époque, la Yougoslavie royale, ce royaume multilingue et multiethnique, s’effondre sous l’assaut conjoint des forces allemandes et italiennes. C’est une débâcle militaire qui dure à peine deux semaines. Les puissances de l’Axe pénètrent rapidement dans le pays et le démembrent, comme ils l’avaient fait avec d’autres nations européennes.​

Le 10 avril 1941, une déclaration retentit à Zagreb : la création de l’État indépendant de Croatie, le NDH, proclamé sous la protection de l’Allemagne et de l’Italie. Mais cet État n’est pas vraiment indépendant. C’est une marionnette dirigée par un mouvement fasciste et ultranationaliste appelé les Oustachis, dont le chef est Ante Pavelić. Pavelić est un avocat croate qui a fondé ce mouvement en exil dans les années 1930, inspiré par les tactiques terroristes et le fascisme mussolinien. Dès qu’il arrive au pouvoir en Croatie en 1941, il met en place une politique de répression sauvage contre les minorités.​

Le nouvel État indépendant de Croatie ne se limite pas à la Croatie moderne. Il englobe aussi la Bosnie-Herzégovine, créant ainsi un territoire hétérogène où cohabitent des Croates catholiques, des Serbes orthodoxes et des musulmans bosniaques. Cette mixité ethnique et religieuse va devenir tragique, car Pavelić et ses Oustachis lancent immédiatement une politique de discrimination raciale et religieuse. Dès avril 1941, des lois racielles sont adoptées : loi sur l’appartenance à la race, loi sur la protection du sang aryen. Seules les minorités allemandes et les catholiques croates sont véritablement protégés. Les Serbes, les Juifs et les Roms sont persécutés, pourchassés, massacrés. Le régime construit des dizaines de camps de concentration, dont le sinistre camp de Jasenovac.​

La création étrange de la 13ème division SS Handschar

C’est dans ce contexte de chaos yougoslave que se dessine une histoire paradoxale. En février 1943, alors que la Wehrmacht s’affaiblit sur tous les fronts et que les partisans de Tito remportent des victoires spectaculaires, Heinrich Himmler, le maître d’œuvre de la persécution nazie, prend une décision extraordinaire : créer une unité Waffen-SS composée de musulmans bosniaques. Le nom de cette division est la 13ème division SS de montagne Handschar — Handschar signifie « poignard » en bosnien, en référence au cimeterre turc.​

Cette décision est étrange pour plusieurs raisons. Les critères raciaux nazis sont notoires : la SS est censée être composée de purs Aryens d’origine germanique. Les théories raciales de Himmler considèrent les Slaves comme des sous-humains et les musulmans comme des étrangers à la civilisation européenne. Or, voilà que Himmler lui-même décide de lever 20 000 recrues musulmanes pour sa division d’élite. Comment justifie-t-il cette contradiction flagrante ?​

Himmler trouve une solution : il déclare publiquement que les Croates — y compris les musulmans bosniaques — ne sont pas vraiment des Slaves, mais des descendants de Goths ariens. C’est une affirmation historiquement absurde, mais elle permet au nazisme de contourner ses propres contradictions idéologiques. Himmler est d’ailleurs fasciné par l’islam et convaincu à tort que les musulmans font des soldats particulièrement féroces et fidèles.​

L’autre raison pour créer cette division est plus pragmatique : l’Allemagne souffre d’une grave pénurie de main-d’œuvre militaire. Entre 1941 et 1943, les Allemands ont subi des millions de pertes, en particulier sur le front de l’Est contre la Russie. La Waffen-SS cherche désespérément des recrues, n’importe où et n’importe comment. Les volontaires sont peu nombreux, alors on recrute par la force.​

Un recrutement forcé, une jeunesse sacrifiée

Voici le cœur du drame : ces 20 000 musulmans ne sont pas des volontaires. C’est exactement le contraire. L’armée allemande applique des razzias systématiques en Bosnie-Herzégovine, ciblant les hommes nés entre 1917 et 1925. La plupart de ces recrues ont moins de 20 ans. Beaucoup ont été littéralement raflés, arrachés à leurs familles, sans choix ni consentement. Certains rejoignent l’armée uniquement parce que leurs familles, réfugiées à Sarajevo pour fuir les militants tchetniks (les résistants royalistes serbes), envoient leurs fils pour toucher une solde militaire et nourrir les leurs.​

Le recrutement est orchestré par le Grand Mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini, et par le Mufti de Mostar, Omer Džabić, qui plaident en faveur de cette levée. Ils utilisent l’autorité religieuse et morale pour convaincre les jeunes et les familles. Mais la réalité reste celle-ci : entre deux tiers et trois quarts des hommes de la 13ème division Handschar sont des recrues forcées, contraintes et non pas idéologiquement attachées au nazisme.​

Une fois incorporés, ces jeunes hommes découvrent l’horreur. Ils reçoivent un entraînement brutal, des exercices épuisants, des brimades quotidiennes, des coups de botte, des humiliations racistes. Les officiers allemands qui les commandent les traitent comme des sous-humains, malgré l’uniforme de la SS qu’ils portent. Ils reçoivent certes des accommodations religieuses — on leur fournit de la nourriture halal, on arrange les emplois du temps pour les prières islamiques — mais cela ne change rien au mépris systématique dont ils sont victimes.​

L’arrivée à Villefranche-de-Rouergue : une ville mise sous occupation

À la fin du mois d’août 1943, environ 1 000 hommes d’un bataillon pionnier de la 13ème division Handschar sont envoyés à Villefranche-de-Rouergue, en Aveyron. Officiellement, c’est pour des manœuvres d’entraînement. En réalité, c’est parce que l’Allemagne s’inquiète d’une invasion alliée possible par le sud de la France. Berlin renforce donc son dispositif militaire dans tout le Midi.​

Villefranche-de-Rouergue est une belle bastide médiévale de l’Aveyron, une petite cité marchande tranquille avec ses places à arcades, ses demeures en pierre. Soudain, elle est occupée. Les Croates et Bosniaques prennent les quartiers de la ville. Leurs officiers s’installent à l’Hôtel Moderne, situé sur la Promenade du Guiraudet, non loin du pont sur l’Aveyron. Une partie du bataillon loge à l’École Notre-Dame et une autre aux Écoles des Penderies. Le Collège de la Douve sert de cantonnement pour les sous-officiers.​

Les Villefranchois découvrent rapidement que ces soldats ne sont pas les nazis fanatiques qu’ils redoutaient. La population remarque avec compassion que ces jeunes gens sont eux-mêmes des victimes : maltraités, humiliés, traités sans égards. Des brimades incessantes, des exercices épuisants, des propos racistes — tout cela ne passe pas inaperçu. L’indignation grandit parmi les civils. Très vite, les Villefranchois comprennent qu’il ne s’agit pas de volontaires, mais de jeunes enrôlés de force. Cette compréhension change la perspective.

Dès la fin d’août 1943, le maire de Villefranche-de-Rouergue, Louis Fontanges, est conscient du problème. Cet homme, né en 1874, est un ancien soldat de la Première Guerre mondiale qui maîtrise l’allemand. Le 30 août, il adresse un rapport à l’Obersturmführer Kunt (un officier allemand) pour demander de meilleures mesures de sécurité et dénoncer les traitements inhumains infligés aux jeunes recrues. Il tente d’intervenir auprès des autorités allemandes. Son geste de défense des droits de ces soldats sera plus tard reconnu comme un acte de courage civil.​

La nuit du 16 septembre : la préparation secrète

Pendant ce temps, dans les rangs des Croates et Bosniaques, une conspiration silencieuse se prépare. Les jeunes soldats, écrasés par les mauvais traitements, concertent secrètement leur révolte. Parmi les meneurs figurent le lieutenant Ferid Džanić, le sous-officier Nikola Vukelić, et d’autres. Ils ne sont que des gamins pour beaucoup, mais ils ont décidé qu’ils ne pouvaient plus supporter cette servitude.​

Le plan est simple mais audacieux : cette nuit du 16 au 17 septembre, ils vont se rebeller. Ils vont prendre les armes, éliminer les officiers allemands, et essayer de s’enfuir. C’est l’une des rares mutineries jamais organisées au sein de l’armée allemande, et certainement la seule au sein de la SS réputée d’élite et fanatisée.

La révolte du 17 septembre 1943 : quelques heures de liberté

À l’aube du 17 septembre 1943, Villefranche-de-Rouergue s’éveille aux bruits de fusillade. La révolte a éclaté.

Dans la nuit, les mutins ont pris le contrôle de l’armurerie et se sont équipés. Ils ont ensuite convergé vers l’Hôtel Moderne, sur la Promenade du Guiraudet, où logeaient les officiers allemands. Avec une violence légitime, nés de la rage accumulée, ils ont attaqué l’hôtel. Plusieurs officiers allemands ont été abattus sans autre forme de procès. Parmi eux se trouvent certains de ceux qui avaient orchestré les brimades quotidiennes.​

Parallèlement, un autre groupe a enfoncé les portes du Collège de la Douve, où logeaient les sous-officiers. La bagarre a été brève mais meurtrière pour les Allemands.

À l’aube, les mutins ont le contrôle de la ville. Ils sont maîtres de la Poste, de la gendarmerie, et de la gare. Villefranche-de-Rouergue, pour quelques heures, s’est libérée du joug de l’occupation nazie — libérée, ironiquement, par des soldats SS!

Cependant, un officier allemand parvient à s’échapper : le Dr. Schweiger, médecin du bataillon. Il réussit à atteindre un téléphone et à appeler les garnisons allemandes les plus proches, à Rodez et à Mende. Le message d’alarme se propage.

La répression féroce des 18-19 septembre : l’horreur absolue

Vers quatre heures du matin le 18 septembre, les renforts allemands arrivent en force. Des unités fraîches de la Wehrmacht convergent sur Villefranche-de-Rouergue. Les mutins, armés mais en infériorité numérique écrasante, se battent courageusement. Mais c’est une lutte sans espoir.

Les deux principaux meneurs, Ferid Džanić et Nikola Vukelić, sont rapidement abattus. Leur révolte a duré moins de 24 heures.

Ce qui suit est une chasse à l’homme sanglante. Les soldats mutins se dispersent dans les rues de la cité. Certains, voyant l’inutilité de poursuivre, se rendent. D’autres cherchent désespérément à s’échapper. Et c’est ici que l’héroïsme civil des Villefranchois se manifeste véritablement : plusieurs révoltés reçoivent de l’aide de la population locale, qui leur fournit des vêtements civils pour qu’ils puissent disparaître dans la campagne environnante. Les religieuses du Bon-Pasteur accueillent secrètement l’un des hommes.

Quelques dizaines seulement réussissent à s’enfuir. Parmi les survivants, l’un des chefs, Božo Jelenek, né en 1920 à Kutina en Croatie, parvient à s’échapper. Une famille villefranchoise l’accueille et le cache pendant plusieurs jours, lui permet de trouver des vêtements civils, puis l’aide à rejoindre le maquis de la Montagne Noire, le réseau de résistance français opérant dans les forêts sauvages de l’Aude et du Tarn. Jelenek combattra ensuite sous le pseudonyme de Léopold comme lieutenant des Forces Françaises Libres dans le Corps franc de la Montagne Noire en 1944.​

L’exécution des captifs : l’atrocité sans nom

La grande majorité des mutins ne parvient pas à s’échapper. Ils sont rattrapés et arrêtés. C’est là que commence l’horreur absolue.

Les Allemands rassemblent les prisonniers et les ramènent en ville pour les torturer et les interroger sommairement. Des officiers SS les soumettent à des sévices, des violences, dans le but d’obtenir des informations sur les meneurs et les cachettes.

Officiellement, une vingtaine de mutins sont condamnés à mort. Mais selon les historiens, le nombre réel de condamnations à mort est bien plus élevé. Les Allemands n’en font pas mystère : c’est une vengeance brutale pour cette audace sans précédent.

Les condamnés sont ensuite escortés hors de la ville, dans un terrain du quartier Sainte-Marguerite, au nord de la cité, appelé aussi le Pré de Sainte-Marguerite. Ils sont dans un tel état de délabrement après la torture que leurs bourreaux nazis leur couvrent la tête d’un sac pour que la population ne les voie pas.​

Et là, en ce lieu que les Villefranchois appelleront le Champ des Martyrs, s’accomplit l’exécution. Les victimes sont fusillées à la mitraillette — une mort atroce, infligée dans des conditions délibérément sadiques. Puis leurs corps sont jetés dans une fosse commune.

Mais l’horreur ne s’arrête pas là. Ce sont les propres camarades des mutins, les autres soldats de la 13ème division Handschar restés fidèles ou prisonniers, qu’on force à exécuter les condamnés. Les officiers allemands les obligent à appuyer sur les gâchettes, à commettre ce crime fratricide. Après cette atroce besogne, les officiers forcent ces soldats à retourner à leurs cantonnements en chantant les hymnes de l’armée allemande. C’est une humiliation supplémentaire, une tentative de maculer les rescapés de la culpabilité.

Au total, plus de 120 personnes sont mortes : certaines abattues dans les rues lors des combats, d’autres exécutées au Champ des Martyrs. De plus, 300 soldats sont condamnés pour « complicité » avec les mutins. Ils sont donc arrêtés et déportés vers les camps de concentration allemands de Sachsenhausen, Neuengamme, et Buchenwald. Sachsenhausen, situé près de Berlin, est connu pour ses expériences pseudo-scientifiques et ses conditions terribles. Neuengamme, au sud de Hambourg, est un camp de travail forcé meurtrrier où 52% des déportés périssent. Buchenwald, en Thuringe, est un enfer de faim et de maladies. En 1944, seules quelques dizaines de ces 300 déportés reviendront vivants des camps.​

Louis Fontanges : un maire face à la barbarie

Pendant que se déroule cette tuerie, le maire Louis Fontanges doit affronter un dilemme moral terrifiant. Le 18 septembre, après la répression, les Allemands proclament la loi martiale dans toute la ville. Des affiches sombres apparaissent aux coins des rues. Un couvre-feu strict est instauré. Les gendarmes sont désarmés. Toute arme découverte chez un civil entraîne la peine de mort.

Les Allemands soupçonnent que la population villefranchoise a aidé les mutins. Et c’est la vérité : des civils ont effectivement fourni des vêtements, des cachettes, de l’aide. Les Nazis menacent même de raser complètement la ville s’ils découvrent d’autres preuves de complicité.

Fontanges est convoqué par les autorités allemandes. Menaçant à peine voilé, ils lui demandent de s’expliquer et de se porter garant personnel de ses administrés. S’il ne s’exécute pas, c’est la ville entière qui pourrait être détruite. C’est un choix terrible : faut-il trahir les civils pour sauver la cité?

Fontanges, ancien soldat du conflit de 1914-1918, maître de l’allemand, fait preuve d’une grande courage civique. Dans le journal qu’il tient régulièrement, il consigne scrupuleusement tous les événements qu’il traverse. Malgré la pression des Allemands, malgré les menaces à peine voilées, il parvient à les calmer progressivement avec diplomatie et fermeté. Il utilise sa maîtrise de la langue et sa compréhension de la psychologie allemande pour apaiser la situation. Il assure les occupants que les civils ne soutiendront pas une nouvelle révolte, que tout rentrera dans l’ordre.

Petit à petit, la pression commence à diminuer. Et voici pourquoi : le commandement allemand à Berlin est consciemment gêné. Pour une première fois dans l’histoire de la Waffen-SS, censée être l’élite absolue du nazisme, une mutinerie armée s’est produite. C’est un scandale embarrassant, une tache sur la réputation du système. Hitler lui-même ordonne de minimiser l’événement, d’empêcher la nouvelle de se propager à l’opinion publique. Personne ne doit savoir que la SS n’est pas invincible, que même ses propres troupes se rebellent.

C’est pourquoi la loi martiale ne dure que deux jours. Les Allemands lèvent le couvre-feu et réduisent la présence militaire. Fontanges a réussi à sauver la population de représailles massives par son courage tranquille et son intelligence.

Le destin de Božo Jelenek : de la révolte à la Résistance

Après s’être échappé du Champ des Martyrs, Božo Jelenek a vécu pendant plusieurs jours caché chez une famille villefranchoise. Ces gens ordinaires, dont on ne connaît peut-être jamais les noms, l’ont sauvé au péril de leurs vies.

Au printemps 1944, Jelenek a rejoint le maquis de la Montagne Noire et a combattu dans le Corps franc de la Montagne Noire (CFMN), une unité de résistance française opérant entre l’Aude et le Tarn. Il a combattu sous le pseudonyme de Léopold et a atteint le grade de lieutenant des FFI (Forces Françaises Libres). Il a participé aux opérations contre les colonnes allemandes en retraite pendant l’été 1944, notamment aux combats de l’Aude.​

Après le Débarquement et la libération de la France, Jelenek a poursuivi sa lutte en Alsace et en Allemagne jusqu’à la fin de la guerre. En 1945, il a regagné la Croatie libérée par l’Armée rouge et les partisans de Tito. Il est devenu commandant de bataillon au 8ème Corps des Partisans yougoslaves, combattant pour la Yougoslavie fédérale communiste naissante.

Mais Jelenek n’a jamais oublié Villefranche-de-Rouergue. À partir des années 1960, il s’est donné pour mission de témoigner sur la mutinerie et d’entretenir la mémoire de ses camarades morts. Pendant plus de 25 ans, chaque 17 septembre, Jelenek s’est présenté à Villefranche-de-Rouergue pour les commémorations. Il a consigné ses mémoires, racontant l’histoire de l’intérieur, avec les détails des ordres, des émotions, des calculs de survie. Jusqu’à sa mort en 1987, Jelenek a conservé vivante la mémoire de ses frères d’armes morts à Villefranche.

Quatre-vingts ans de silence, puis le souvenir

Il est remarquable que cette histoire ait été presque totalement occultée pendant des décennies. Les Alliés, même après la victoire, n’ont pas vraiment célébré cette mutinerie comme un symbole de la révolte contre le nazisme. C’était peut-être trop gênant : louer une révolte de soldats SS, même forcés, était politiquement incorrect. Et pour les Français, c’était une libération paradoxale : libérés par des SS, fût-ce des SS révolté

s contre Hitler.

Pourtant, dès 1945, les Villefranchois ont spontanément commencé à honorer les morts. Malgré l’interdiction allemande toujours en vigueur, des habitants courageux sont allés déposer des fleurs sur la tombe des jeunes martyrs. En 1945, un monument provisoire a été érigé au Champ des Martyrs. Depuis 1945, une commémoration officielle a lieu chaque 17 septembre.

En 1961, le conseil municipal de Villefranche a officialisé ce souvenir en rebaptisant la route menant au champ des martyrs : « Avenue des Croates ».

Mais c’est à partir des années 2000 que le mémorial a pris sa véritable envergure. Les représentants villefranchois ont commencé à associer systématiquement des délégations croates et bosniaques aux commémorations. Ces jeunes gens morts à Villefranche n’étaient pas seulement des soldats allemands — ils étaient des Croates, des Bosniaques, des fils de la Yougoslavie.

Le parc mémorial de 2006 : une reconnaissance internationale

En 2006, le 17 septembre, un accord tripartite entre les gouvernements français, croate et bosnien aboutit à l’aménagement d’un parc mémorial de prestige au Champ des Martyrs. L’inauguration officielle réunit des figures de haut niveau : Serge Roques (député-maire de Villefranche), Jean Puech (sénateur et président du Conseil général de l’Aveyron), Philippe Douste-Blazy (ministre français des Affaires étrangères), et Ivo Sanader (Premier ministre de Croatie).​

Le parc a été conçu par l’architecte croate Ivan Prtenjak et l’architecte paysager aveyronnais Patrice Causse. À son centre se dressent les sculptures en bronze créées en 1952 par Vanja Radauš, le célèbre sculpteur et résistant croate (1906-1975). Ces sculptures — deux groupes de figures humaines grandeur nature tombant sous les balles — représentent les fusillés. Au-dessus se dresse une mère se recueillant sur la tombe de ses enfants en leur apportant des pommes, image traditionnelle croate de renaissance et d’espoir.

Le parc s’organise autour d’une allée centrale bordée de ginkgo biloba, cet arbre merveilleux qui est le plus ancien sur terre et qui a été le premier à refleurir après la bombe atomique d’Hiroshima — symbole double de longévité ancienne et de résurrection après la destruction. Deux stèles se dressent de chaque côté de la statue maternelle, et un massif fleuri a été créé pour rappeler les Villefranchois qui, au péril de leurs vies, ont eu le courage de fleurir les tombes pendant l’occupation.

Les drapeaux croate, bosnien, français et européen ornent traditionnellement le mémorial.

Les liens frères : les jumelages de 1909 et 2010

Le mémorial n’est pas qu’un monument muet. Il a créé des liens entre Villefranche-de-Rouergue et les villes originelles de ces jeunes soldats.

Depuis 2009, Villefranche-de-Rouergue est jumelée avec Pula, la capitale côtière de Croatie, un port magnifique de la côte adriatique. Depuis 2010, elle est également jumelée avec Bihac, en Bosnie-Herzégovine, la ville historique du nord-ouest bosnien. Ces jumelages transforment le souvenir des morts en amitié vivante entre villes et peuples.

Chaque 17 septembre, Villefranche reçoit des délégations de Croatie et de Bosnie. Les représentants civiques, les étudiants, les familles des morts viennent fleurir et honorer le mémorial. C’est un moment de réconciliation, un moment où l’Europe en construction rend hommage aux victimes de ses guerres passées.

Ce qu’il en reste aujourd’hui : la mémoire vivante

Aujourd’hui, en 2026, le parc mémorial de Villefranche-de-Rouergue demeure un lieu de paix et de recueillement, propre et respecté. Il attire des visiteurs du monde entier — des historiens, des descendants des victimes, des curieux venus apprendre cette histoire étonnante. Des plaques commémoratives rappellent le courage de Louis Fontanges, le maire qui a sauvé les civils. L’Avenue des Croates mène toujours vers le mémorial.

La mémoire des Croates à Villefranche de Rouergue

La révolte des Croates de Villefranche-de-Rouergue n’est plus tout à fait oubliée. Elle est enseignée dans les écoles locales. Elle a inspiré des romanciers, des historiens, des réalisateurs de documentaires. La Manufacture de Villefranche-de-Rouergue a même accueilli une exposition intitulée « La Révolte des Croates : du roman à la BD », montrant comment cette histoire historique s’est transformée en récit romanesque et graphique pour les nouvelles générations.

C’est une histoire de jeunesse sacrifiée, d’officiers allemands tués par des soldats révoltés, de population civile courageuse face à la barbarie, de maires qui ont tenu bon face à des menaces de destruction. C’est l’histoire de comment un acte de rébellion contre le système nazi le plus autoritaire — la SS — a pu se produire, et comment une petite ville française a choisi de le commémorer avec honneur pendant plus de 80 ans. C’est une histoire vraie qui mérite d’être racontée comme un roman, parce qu’elle contient tous les éléments du drame humain : l’injustice, la révolte, la répression, le courage, l’amitié entre peuples, et la persistance de la mémoire.

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